A la septième fois, les murailles tombèrent !

Chers camarades,

C’est avec une grande satisfaction que j’ai accueilli l’annonce de l’élection d’un candidat « libre », en l’occurrence Serge Delwasse (86), lors de l’assemblée générale de l’AX tenue ce soir 21 juin à la Maison des X.

J’ai félicité le président Marwan Lahoud pour avoir rendu cette démocratisation possible et, pour célébrer cette première mondiale, qui fait suite à sept années d’efforts de ma part pour démocratiser notre vénérable association, j’ai cité ce poème, particulièrement approprié pour un jour de fête de la musique, puisqu’il célèbre les Trompettes de Jéricho [i]

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.
 
Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
Sonnait de la trompette autour de la cité,
Au premier tour qu’il fit le roi se mit à rire ;
Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :
– Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ?
À la troisième fois, l’arche allait en avant,
Puis les trompettes, puis toute l’armée en marche,
Et les petits enfants venaient cracher sur l’arche,
Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;
Au quatrième tour, bravant les fils d’Aaron,
Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,
Les femmes s’asseyaient en filant leur quenouille,
Et se moquaient, jetant des pierres aux Hébreux ;
À la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,
Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées
Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées ;
À la sixième fois, sur sa tour de granit
Si haute qu’au sommet l’aigle faisait son nid,
Si dure que l’éclair l’eût en vain foudroyée,
Le roi revint, riant à gorge déployée,
Et cria : – Ces Hébreux sont bons musiciens ! –
Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens
Qui le soir sont assis au temple et délibèrent.
 
À la septième fois, les murailles tombèrent.
 

Les mauvais points

Après ces félicitations méritées, le président Marwan Lahoud ne s’est pas étonné que je me permette de lui donner deux mauvais points :

  • J’ai regretté que l’idée de créer une grande maison des X comportant des installations culturelles, sportives et hôtelières, comme le font les grandes universités américaines, n’ait pas été approfondie avant de se lancer dans des travaux rue de Poitiers et rue Descartes.
  • J’ai regretté que le magnan décennal, que j’ai créé en 2013 pour célébrer les anniversaires de promos en 3, n’ait été poursuivi dans sa version originale qu’en 2014 et 2015 puis se soit mélangé à d’autres activités de l’Ecole et étiolé pour disparaitre quasiment corps et biens depuis plusieurs années pour différentes raisons.

Le mus’X

J’ai rappelé que Jacques Biot m’a confié en 2016 le soin de regrouper les collections variées qui existaient dans différents couloirs et placards pour donner à l’Ecole un musée digne de sa glorieuse histoire et proposé d’en organiser la visite pour les promos qui souhaiteraient tenir à Palaiseau leur magnan, décennal ou non.[ii] Ceux qui ne peuvent se déranger peuvent en faire une visite virtuelle grâce à Google Art et Culture [iii]

Le mussef

J’ai rappelé enfin que je m’occupe maintenant de créer un musée du monde séfarade à Paris, le Mussef, et que j’espère pouvoir vous le faire visiter avant 7 ans [iv]

Le Mussef décrira l’histoire et la culture des communautés juives qui vivaient dans le bassin méditerranéen depuis des centaines voire des milliers d’années et qui ont dû s’exiler au milieu du siècle dernier, suite à la création de l’Etat d’Israël et à la décolonisation.

Ce projet devrait toucher les personnes de toutes les religions car sa raison d’être est non seulement de rendre justice à l’histoire et à la souffrance des juifs exilés, mais aussi d’en faire un exemple universel d’ouverture et de tolérance et peut-être un avertissement à ceux qui observent sans bouger le sort des Chrétiens d’Orient et d’autres communautés en danger de par le monde.

Hubert Lévy-Lambert X 53


[i] Victor Hugo, Les Châtiments, 1852.

[ii] Titre – Accueil – Accueil (polytechnique.org)

[iii] École Polytechnique, Palaiseau, France — Google Arts & Culture

[iv] AMUSSEF – LA MEMOIRE VIVE DES COMMUNAUTES JUIVES DU MONDE SEFARADE, MEDITERRANEEN ET ORIENTAL

La catastrophe ou la vie [i]

A paraitre sous une forme réduite dans la Jaune et la Rouge

Après Une guerre qui ne peut avoir lieu, essai de métaphysique nucléaire (notre recension du 3 mai sur dallax.blog), Jean-Pierre Dupuy (X 60) vient de sortir ce petit livre de « pensées par temps de pandémie», où il égrène en 13 chapitres les pensées qui lui sont venues au jour le jour pendant la crise du covid. Echelonné du 10 mai au 15 décembre, ce « journal de pensée » s’ouvre par une longue introduction où JP explique que l’ambition de son livre est, tout simplement, d’essayer de comprendre comment, en prenant exemple sur la France, les Etats-Unis et le Brésil, pays qu’il connait bien, tout un ensemble de gens intelligents et cultivés, qu’il appelle des intellectuels, ont pu et peuvent encore déraisonner au sujet de cette pandémie. Tout en étant lui-même intellectuel, JP explique qu’il ne fait pas partie du lot critiqué car il a l’avantage d’avoir une formation scientifique, ce que je peux attester car le premier de ses quelques 30 ouvrages, dont la liste occupe 4 pages à la fin du livre, est un livre plein d’équations, que nous avons écrit ensemble voici un demi-siècle [ii] Hélas, JP constate que ce qui est un avantage aux USA, où il enseigne à Stanford, serait plutôt un inconvénient en France…

Après un premier chapitre au titre ésotérique, la meilleure mort, le deuxième démonte le covidoscepticisme, représenté par André Comte-Sponville que JP descend en flammes car il ne connait pas la différence entre moyenne et médiane. JP s’attaque ensuite à ceux qui dénoncent une prétendue sacralisation de la vie, en distinguant entre la vie nue et l’authentique vie humaine. Il y revient dans un chapitre sur la vie biologique, grandeur et déclin, après une diversion sur le concept de catastrophisme éclairé, qui procède d’une réflexion sur le rôle du prophète de malheur, comme Jonas à Ninive, auquel il a consacré il y a 20 ans un livre encensé par la critique.[iii]

On passe ensuite au sophisme de l’an 2000, exemple d’évènement prévu par tous mais qui ne s’est pas produit : toutes les sociétés ont engagé d’énormes dépenses pour éviter que leur informatique se plante le 31 décembre 1999 et il ne s’est rien passé, preuve selon certains que le soi-disant bug de l’an 2000 était une illusion et qu’il ne fallait rien faire ! JP trouve ce sophisme dans le discours des intellectuels français à propos de la pandémie. Après un chapitre intitulé masques et mensonges, qui font bon ménage depuis la nuit des temps, JP s’insurge contre l’indécence du tri entre les personnes à soigner. Pourtant tout le monde sait que ce tri a toujours existé car les moyens disponibles sont limités et la seule autre solution est le tirage au sort qui n’est vraiment pas optimal. Un autre chapitre sur le prix de la vie rappelle que les ingénieurs économistes qui ont travaillé naguère sur la RCB avaient déterminé un prix à appliquer aux vies humaines sauvées par les investissements routiers, qui n’était pas du tout un jugement de valeur mais simplement une variable duale traduisant la contrainte budgétaire. Les valeurs implicites sont très différentes dans les transports et dans la santé. JP ne s’ offusque pas de ce qui chagrine les économistes, considérant qu’un homme n’est pas une jeep !

 JP conclut que nous n’avons décidément pas été à la hauteur de notre passé ni de ce que comme peuple nous sommes capables de penser et de faire. Qui pourrait contester cette conclusion ?

Truffé de nombreuses notes de bas de page montrant l’érudition de son auteur, ce livre a eu un retentissement important. Vous pouvez en trouver notamment une recension dans l’Express du 25 mars [iv] et dans l’Obs du 22 avril [v]

Hubert Lévy-Lambert (53)


PS Evènements improbables

Pierre Pène, gouverneur militaire du pays de Bade

Pierre Pène et moi

A réception du dernier numéro de la Jaune et la Rouge contenant ma recension du livre d’Olivier Pène sur son père Pierre Pène (X 20 S), compagnon de la Libération (la Jaune et la Rouge n° 765 p 89), j’ai eu la surprise de me reconnaitre dans le jeune garçon figurant sur la photo de Pierre Pène illustrant l’article ! Par quel hasard étais-je à côté de lui sur cette unique photo de Pierre Pène en uniforme figurant sur le site de la famille Pène ??

Henri Cartier-Bresson, le grand jeu

Bal de l’X à l’Opéra 1968

La BnF François Mitterrand consacre une belle exposition à un ensemble de 360 oeuvres de Cartier-Bresson choisies par lui-même pour représenter la quintessence de son oeuvre. Cinq commissaires d’exposition, dont François Pinault ou Wim Wenders, ont choisi, sans se concerter, un ensemble de 50 oeuvres qui sont exposées dans 5 galeries. Certaines oeuvres se retrouvent dans plusieurs galeries. L’une d’entre elles, intitulée Bal de Polytechnique à l’Opéra en 1968, a attiré mon attention. Qui me dira le nom du VIP qui y figure ? Et celui du jeune conscrit en GU ??

[i] Edition du Seuil, 2021, 264 p.

[v] Oui, la vie est le bien suprême, l’Obs, 22 avril 2021, pp 61-64

[ii] Les choix économiques dans l’entreprise et dans l’administration, Dunod, 1973-75

[iii] Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain, Seuil, 2002-2004

[iv] Les intellectuels covidosceptiques sont de sophistes, L’express, 25-31 mars 2021, pp 64-65.

La guerre qui ne peut pas avoir lieu

Un livre de Jean-Pierre Dupuy (X 60) [i]

A paraitre sous forme abrégée dans la Jaune et la Rouge

J’ai déjeuné récemment chez Jean-Pierre Dupuy. Outre un repas gastronomique préparé par son fils Jean-Baptiste, Jean-Pierre m’a dédicacé ce livre. Lui ayant demandé s’il avait fait l’objet d’une recension dans la Jaune et la Rouge, il m’a répondu : « Depuis mon premier livre, Les choix économiques dans l’entreprise et dans l’administration, écrit avec toi en 1973, jusqu’à La catastrophe ou la vie, pensées par temps de pandémie, qui vient de paraitre ( mon blog du 18 mars), aucun de mes quelques 30 ouvrages n’a été recensé par cette noble revue ». Interrogé sur la question, Charles-Henri Pin, le digne responsable de cette rubrique, m’a répondu : « Pour avoir une recension de son livre, un X n’a qu’à en envoyer un exemplaire à la rédaction. Sauf pour des personnalités connues, nous ne sommes pas informés de la sortie de livres écrits par des X. La recension est un court texte de 1 500 signes espaces comprises écrit (et signé) par un X autre que l’auteur.». Voilà qui est fait, cher Charles-Henri, peut-être avec quelques signes de trop, mais permets-moi de regretter que le Forum du livre polytechnicien, que j’avais créé en 2013 dans le cadre du magnan décennal, pour permettre précisément à tous les auteurs X de se faire connaitre, ait sombré corps et biens au bout de quelques années en même temps que le magnan décennal devenu grand magnan puis quasiment abandonné.

***

Consacré à la guerre nucléaire, sous-titré « essai de métaphysique nucléaire », ce petit livre commence par une citation du regretté Donald Trump, écrite en 1990 dans Playboy (sic) : « J’ai toujours beaucoup réfléchi à la question de la guerre nucléaire… C’est la catastrophe ultime, extrême, le monde n’a pas de défi plus important à relever, et pourtant personne n’analyse les mécanismes qui y mènent… ».

Dans une longue introduction, JPD nous explique que le monde est, dans une Horloge de l’Apocalypse de 24 heures, à une minute de minuit et que (presque) tout le monde s’en fiche. Il s’en prend notamment à Trump qui avait menacé en 2017 Kim Jong Un de détruire la Corée du Nord avant d’être le premier président américain à le rencontrer en tête-à-tête. Cette rencontre n’a certes pas eu de résultat concret mais Trump est depuis des années le seul président US qui n’a pas déclenché de guerre pendant son mandat !

Dans une deuxième partie, JPD définit le concept de dissuasion, résumé dans l’acronyme MAD (Mutual Assured Destruction) et tente de démontrer que la catastrophe est inévitable mais qu’elle peut ne pas se produire ! Il explique que la menace de représailles n’est pas crédible, que les intervenants soient rationnels ou simulateurs, voire fous, en distinguant dissuasion et préemption, première frappe et riposte, armes tactiques et stratégiques, dissuasion équilibrée ou du faible au fort, avec l’exemple de la force de frappe française.

En conclusion, si la dissuasion a marché et peut encore marcher, c’est du fait de l’indétermination de l’avenir. JPD a défendu cette thèse dans Pour un catastrophisme éclairé (2002) à propos de nombreuses autres catastrophes qui pèsent sur l’humanité, comme le changement climatique, la perte de la biodiversité ou les accidents industriels. Il est excusable de ne pas avoir parlé de pandémie, près de 20 ans avant la Covid 19 mais on aurait aimé qu’il mentionne la mère de toutes les catastrophes qui menacent l’espèce humaine et qui fait l’objet d’un déni général : son explosion démographique incontrôlée !

Dans la troisième partie, intitulée « théorie pure de MAD », JPD résume plus de 10.000 pages consacrées à la pensée stratégique sur l’arme nucléaire et son acmé dans le concept de MAD. Ce diable d’homme est capable d’avoir vraiment tout lu mais on regrette qu’il n’ait pas inséré à la fin de son livre une bibliographie résumée. Il semble qu’il se soit surtout appuyé, enseignant à Stanford oblige, sur des auteurs d’Outre-Atlantique et notamment de la Rand Corporation, berceau de la théorie du choix rationnel et de la théorie des jeux. C’est ainsi qu’on n’y trouve nulle référence à Le Grand Débat, best-seller dans lequel Raymond Aron faisait déjà le tour de la question en 1963,juste après la crise des missiles de Cuba [ii]. Quoi qu’il en soit, il conclut que l’absence de guerre nucléaire depuis Hiroshima ne prouve pas que la dissuasion est effective.

La dernière partie est consacrée à une critique externe de la théorie pure de MAD. En s’appuyant sur l’actualité, l’histoire, l’anthropologie, la théologie, la théorie littéraire, la philosophie et la métaphysique, JPD montre qu’à son avis, il est possible de donner des fondements rationnels à l’efficacité de la dissuasion nucléaire et qu’il nous resterait peu de temps avant que l’inévitable se produise.

Une annexe théorique développe l’application de la théorie des jeux à la dissuasion nucléaire. On y voit surtout des jeux à deux, plus appropriés au temps de la Guerre froide qu’à notre période d’intervenants multiples [iii] . On attend un nouvel opus expliquant ce qui se passe lorsque la bombe est détenue aussi par des pays comme la Corée du Nord et peut-être bientôt l’Iran, si Biden revient inconditionnellement dans le JCPOA, voire par des organisations terroristes comme Al Qaida ou Daech, dont tous les dirigeants ne connaissent pas forcément la théorie des jeux !

Ceux qui veulent en savoir plus sur ce livre peuvent regarder l’interview de JPD faite par Joëlle Véran en mai 2019 sur youtube.

Hubert Lévy-Lambert (X 53), fondateur de X Démographie


[i] Desclée de Brouwer, 2019, 230 p. 17,90 €.

[ii]Le Grand Débat, Initiation à la stratégie atomique, Calmann-Lévy, 1963, 304 p.

[iii] Sur ce point, JPD écrit : « le système de la dissuasion à deux acteurs est le plus difficile à analyser, si l’on a en tête comme moi de distinguer entre les deux formes de rationalité que j’oppose, celle qui tient l’avenir pour ouvert et celle qui le tient pour fermé. Dans ce dernier cas, on comprend la seconde critique portée traditionnellement à la dissuasion : si elle réussit, elle échoue. Donc elle ne peut réussir. Ce qu’on appelle le caractère auto-invalidant d’une dissuasion réussie. Si elle réussit, la guerre nucléaire n’a pas lieu, elle se révèle « donc » comme impossible et la dissuasion se révèle inutile. A n acteurs, a fortiori si n tend vers l’infini, les choses sont bien sûr plus difficiles en pratique, mais paradoxalement plus faciles conceptuellement. »

La vie de Pierre Pène, Compagnon de la Libération

Article à paraitre dans La Jaune et la Rouge

Un de nos 33 glorieux Compagnons de la Libération (dont 12 à titre posthume), Pierre Victor Pène est né en 1898 à Paris d’un père employé des chemins de fer, originaire de Cier de Rivière (Haute Garonne) et d’une mère normande, professeur de piano. Il est reçu à l’X en 1917 mais n’y entre que dans la promo 20 Spéciale, après avoir fait une guerre brillante dans l’artillerie et avoir perdu son frère Henri, mort pour la France en 1918. Sa biographie a été écrite par son fils Olivier Pène [i]

Ingénieur des Ponts

Sorti de l’X dans les Ponts et Chaussées, Pierre effectue en 1924-25 un stage d’hydrologie à Grenoble où il rencontre Françoise Lévy-Neumand, orpheline de guerre, apparentée à la philosophe Simone Weil[ii]. Elle se convertira au catholicisme pour ne pas déplaire à ses futurs beaux-parents et lui donnera 2 filles, Florence et Annette et 2 garçons, Henri-Didier et Olivier, l’auteur de cette biographie. Il est ensuite affecté à Madagascar puis devient ingénieur en chef des travaux publics d’Ethiopie (1930-33), directement rattaché au Négus Haïlé Sélassié. Il passe ensuite 3 ans à Paris comme secrétaire de la 1ère section du Conseil général des Ponts et chaussées, avant d’être nommé ingénieur en chef d’arrondissement à Soissons jusqu’en 1941. Lors de la « drôle de guerre », il est affecté comme capitaine au 3ème régiment d’Artillerie Coloniale puis au service des Routes de la 7ème Armée, dirigée par le Général Giraud, envoyée en Belgique pour tenter de s’opposer à l’avance allemande avant de se replier précipitamment vers le Sud, au lieu de rester en France pour protéger Sedan.

Pierre Pène, peint par son épouse Françoise

Résistant

Comme pour beaucoup de Français, la débâcle de 1940 est un choc terrible pour Pierre. Avec André Boulloche (X 34) et Jean Bertin (X 19S), qui seront tous deux nommés Compagnons de la Libération, il rejoint l’OCM (Organisation civile et militaire de la Résistance) et son réseau de renseignement Centurie, puis l’Armée Secrète, dans les Ardennes et l’Aisne, qui fait partie de la zone dite interdite, avec divers pseudonymes (Taille, Périco, Portet, Pointis). Il se cache début 44 à Paris après l’arrestation de son chef Roland Farjon (Dufor) et devient, avec le grade de colonel, inspecteur régional des FFI (Forces françaises de l’intérieur, nouveau nom de l’Armée Secrète) en remplacement de Roger Coquoin qui vient d’être arrêté et tué[iii]. Son délégué militaire régional est André Boulloche (X 34) qui est arrêté en janvier 44 et est remplacé par André Rondenay (X 33) qui sera arrêté en juillet 44 et fusillé et sera nommé Compagnon de la Libération à titre posthume. De nombreux autres membres de son réseau sont arrêtés début 1944, dont son chef le colonel Touny, fusillé peu après. Pierre est arrêté le 4 avril 1944, porteur de 800.000 francs en billets neufs et de papiers compromettants. Torturé par la Gestapo rue des Saussaies, il est envoyé à Fresnes puis à St Quentin et à Senlis dont il réussit à s’évader avec Roland Farjon le 10 juin 44, moyennant un poignet cassé. Par mesure de rétorsion, le même jour sa femme Françoise est arrêtée avec toute sa famille et incarcérée à Fresnes pendant 6 semaines.

Les 33 polytechniciens Compagnons de la Libération

Commissaire de la République

Retourné clandestinement à Paris, Pierre reprend contact avec l’OCM et est nommé le 28 juin 44, sur proposition d’Emile Laffon et Michel Debré, Commissaire de la République pour la Picardie et les Ardennes et rejoint avec peine St Quentin avec un ordre de mission signé du Général de Gaulle. Fixés par une ordonnance du 10 janvier 1944, en vue de contrer les projets d’une administration américaine (AMGOT), les pouvoirs de ces 18 Commissaires, sortes de super-préfets,  étaient énormes, mais ils se sont atténués progressivement jusqu’à leur suppression en mars 46 après la démission du Général de Gaulle.

Gouverneur du Pays de Bade

Le colonel Pène en Allemagne

Sur l’insistance de de Gaulle et avec l’appui de Churchill, une petite zone d’occupation avait été attribuée à la France dans le Sud-Ouest de l’Allemagne. Dirigée par le général Koenig assisté d’Emile Laffon, puis par André François-Poncet, elle était divisée en 4 régions, dont le pays de Bade dont Pierre est nommé en été 46 gouverneur, avec ses bureaux à Fribourg en Breisgau et son domicile à Umkirch, dans un château des Hohenzollern ayant appartenu à Stéphanie de Beauharnais. J’aurai le plaisir d’y passer les étés 48 et 49, et de faire connaissance de Pierre Pène, qui se faisait appeler « Excellence », et de toute sa famille, dont l’auteur de ce livre, alors blondinet de 5-6 ans ! Pierre restera à ce poste jusqu’à l’été 52, bien que l’occupation se soit terminée en septembre 49, avec la proclamation de la RFA.

Une reconversion décevante

De retour à Paris, Pierre espère trouver un poste important, à la Haute autorité de la CECA, président d’EDF ou gouverneur général de Madagascar. Il sera déçu car tous ces postes lui échappent malgré ses éminents états de service. Il sera membre de la délégation française à l’AG de l’ONU (52), super-expert au Ministère de la reconstruction (53), membre du cabinet de Chaban-Delmas aux Travaux publics dans l’éphémère cabinet Mendès-France (54), conseiller du gouvernement monégasque pour les travaux publics (55-60), inspecteur général des Ponts et chaussées (60-65), puis membre du Comité d’histoire de la 2ème guerre mondiale. Victime d’un infarctus puis d’un cancer, il s’éteint en 1972, laissant derrière lui son épouse, morte en 1997 et une postérité de 33 personnes vivantes en 2020.

Hubert Lévy-Lambert (X 53), membre de X Résistance


[i] Vérone Editions, 2021. Fruit de plusieurs années de recherches, ce livre de plus de 600 pages est rempli d’anecdotes et assorti de nombreuses notes et d’un volumineux index. On trouvera plus de détails sur Pierre Pène sur le site Pierre Pene et famille et un résumé sur sa page wikipedia .

[ii] Ses mémoires posthumes ont été publiées en 2013 sous le titre « Françoise Pène, La vie d’une femme résistante ». Cf la Jaune et la Rouge d’août-septembre 2015, p 89

[iii] Une plaque à la mémoire de Roger Coquoin et de Pierre Pène a été inaugurée en juin 2019 devant le n° 4, rue des frères Perrier, Paris

Retour vers le passé

Retour sur les GAFAM

Qui ne regrette pas que les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) aient pris tant d’emprise sur nous ? Mais qu’y faire ? Qui d’autre que Google aurait proposé de nouer un partenariat entre le Mus’X et Google Arts & Culture ? C’est une belle reconnaissance qui n’est pas accordée à tous les musées.

Le Mus’X est malheureusement fermé depuis des mois et on ne sait pas quand il sera à nouveau ouvert au public. En attendant, vous pouvez le visiter en virtuel grâce à ce partenariat.

Retour sur la colonisation

J’ai créé fin 2018 l’association des amis du musée du monde séfarade (Amussef) après avoir terminé mes travaux de création du musée de l’X et fusionné Amusix au sein de la Sabix.

Dans le cadre de mes travaux de recherche relatifs au monde séfarade, je viens de tomber sur une pépite : le dictionnaire biographique des Français d’Afrique du Nord, par René Mayer (X 1947), préfacé par Claude Cohen-Tannoudji.

J’en ai fait l’objet d’une lettre spéciale d’Amussef du 18 mars 2021 que je vous invite à lire : Numéro spécial sur les Français d’Afrique du Nord – AMUSSEF

Vous y verrez que parmi les quelques 1500 personnalités recensées dans ce livre, 785, soit plus de la moitié, sont polytechniciens ! En lisant la 4ème de couverture ainsi que la préface de Claude Cohen-Tannouji, qui est de la même promo 53 à Gnouf que moi à l’X, vous verrez que ce livre est assurément un vibrant hommage à la colonisation, quoi qu’en disent certains.

Dans la notice nécrologique écrite en mémoire d’Ivan Chéret (X 1944) pour la Jaune et la Rouge, j’avais osé écrire que ses travaux d’aménagement hydraulique du Sénégal pouvaient difficilement être qualifié de « crime contre l’humanité ». Menacé de censure, j’ai dû faire machine en arrière et retirer cette phrase non politiquement correcte…

Retour sur le grand magnan

J’ai créé le magnan décennal en 2013 avec la participation des promos 1933 à 2003, à l’image des anniversaires organisés systématiquement tous les ans dans les universités américaines, pour resserrer les liens entre les alumni et leur alma mater et les amener à participer à leur financement. Plus de détails sur le site 10nplus3.

Il a été poursuivi avec brio en 2014 par Marie-Louise Tronc-Casademont (64) et en 2015 par une équipe dirigée par Michel Rostagnat (75). Hélas, les sites 10nplus4 et 10nplus5 ne répondent plus mais on trouve des vidéos de 2015 sur  un site de X Israel !

Pris en charge depuis lors directement par l’AX et dénommé grand magnan, avec l’abandon de l’idée initiale de réunir chaque promo à Palaiseau une fois tous les 10 ans et un mélange inopportun avec la fête de la science, il n’a fait que se réduire en peau de chagrin année après année, avant même la crise du covid, tout en restant, selon l’AX, l’un des 3 grands évènements de l’année, avec le colloque et le bal.

La sortie d’un livre sur la promo 1901 conduit à se demander si on ne pourrait pas revenir en 2021 aux fondamentaux de ce projet et faire un vrai magnan décennal des promos en 1, de la 1941 à la 2011 ?

J’ai posé la question aux autorités de l’AX le 5 mars. J’attends la réponse…

Retour sur la Commune de Paris

Lors de la préparation de l’érection du nouveau monument aux morts de l’X à Palaiseau, des discussions avaient eu lieu sur la liste des camarades à y inscrire. Ceux qui étaient officiellement inscrits comme « morts pour la France » y avaient droit sans hésitation mais cette qualification n’existait pas avant la guerre de 14. C’est ainsi que Louis Rossel (X 1862), fusillé par les Versaillais en 1871, n’a pas eu droit à son inscription sur le monument aux morts. J’ai proposé à la Sabix de l’honorer à l’occasion du sesquicentenaire de la Commune. Ci-après sa notice, publiée dans la brochure Pour la Patrie publié par X Monument -Sabix en 2014 :

Louis Rossel (X 1862), colonel, est le seul officier supérieur à avoir rejoint la Commune de Paris. Il y a joué un rôle important comme délégué à la Guerre. Il s’est efforcé par tous les moyens, y compris la révolte, d’empêcher la capitulation décidée par Bazaine, qu’il considérait comme évitable. Il a été fusillé pour trahison le 28 novembre 1871 à Satory, à l’âge de 27 ans malgré les protestations de  Victor Hugo, de  Denfert-Rochereau (X 1842) et de nombreux intellectuels qui le considéraient comme un héros, de même que, de nos jours, le général de Gaulle ou Jean-Pierre Chevènement. Contrairement à Vaneau (1829) en 1830 ou à Duvivier (1812) en 1848, voire à Decugis (1926) en 1944, étant du mauvais côté, il n’aura pas l’honneur d’être considéré comme mort pour la Patrie et d’avoir son nom gravé sur le monument aux morts de l’Ecole.

Pensées par temps de pandémie

C’est le sous-titre du dernier livre de Jean-Pierre Dupuy (X 1960), qui vient de paraitre au Seuil dans la collection Débats sous le titre La catastrophe ou la vie.

Jean-Pierre Dupuy a tenu pendant la pandémie un « journal de pensée » d’un genre spécial : il réagit moins aux événements que nous avons tous vécus depuis le mois de mars 2020 qu’à la manière dont ces événements ont été analysés, discutés. Il le fait à la lumière de sa contribution majeure à la pensée de la catastrophe développée dans un livre fameux et souvent mal compris, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain (Seuil, 2002 ; 2004).

Voici un livre de combat mû par la colère. La colère de voir des intellectuels relativiser la gravité de la pandémie en cours, s’engager dans une critique virulente de sociétés et de gouvernants qu’ils jugent obsédés par la « protection de la vie », au point de sacrifier l’avenir du monde, de l’économie et des libertés publiques. Avec rigueur et détermination, Jean-Pierre Dupuy leur répond et met au jour les erreurs logiques – et scientifiques – qui sous-tendent ces raisonnements, et propose par là même une réflexion passionnante et passionnée sur la mort et la vie au temps de la pandémie.

Editions du Seuil, mars 2021, 276 p. 20 €

Avant de devenir philosophe, Jean-Pierre a enseigné l’économie avec moi au CEPE et à l’ENSAE et a co-signé notamment notre cours d’économie appliquée : Les choix économiques dans l’entreprise et dans l’administration (Dunod, 1973), préfacé par Marcel Boiteux, alors président d’EDF. C’était l’époque où on parlait de Rationalisation des Choix Budgétaires (RCB) et pas de « principe de précaution » et où on n’avait pas honte d’attribuer une valeur à la vie humaine pour établir un ordre de priorité entre investissements concurrents. Mais cette époque est révolue et on dépense quoi qu’il en coûte. Qui a dit « Après moi le déluge » ?

Hubert Lévy-Lambert (53)

Lettres et contes du Barrandien, par Christian Marbach (X 1956)

Mon cher Barrande,

Tu as vraiment de la chance que Christian Marbach (X 1956), l’immortel organisateur des festivités du bicentenaire de notre chère Ecole en 1994, t’ait sorti de l’injuste oubli où tu étais tombé, ainsi que ton fils putatif Jan Neruda, avec l’artistique aide de Claude Gondard (X 1965), alias Claudius Gramedex Gondarov, et l’appui de la précieuse Sabix et des Presses des Ponts (Editions Sabix et Presses des Ponts, 2020, 264 p.).

Pour compléter la présentation de son livre par Marbach lui-même (la Jaune et la Rouge, avril 2020, pp76-78), je me permets de sortir à nouveau de ma réserve, comme je l’avais fait à l’été 2016 en réponse à la préface que Monge avait bien voulu écrire aux Portraits de Polytechniciens du même Marbach (la Jaune et la Rouge, juin-juillet 2016, pp 42-43).

Tu n’avais pas besoin d’expliquer pourquoi tu as choisi, comme ton modèle Chateaubriand, d’écrire ton autobiographie apocryphe en français plutôt qu’en tchèque ou en allemand, puisqu’au début du XIXème siècle l’Europe parlait français. Le traité de Vienne, qui marquait la fin des tentatives napoléoniennes d’unification de l’Europe, n’a-t-il pas été rédigé en français ? Tu n’aurais d’ailleurs pas compris que l’Europe parle maintenant anglais alors même que les Anglais en sont sortis !

J’ai adoré tes anachronismes du genre « The rain in Spain… » de My fair lady (p 61), « candidater » (p 76), les peintres impressionnistes (p 91), les couleurs jaune et rouge qui résument toute la science du monde (p 104), l’éléphant Babar ou Kiri le clown (p 109), l’allusion à la Métamorphose de Kafka (p 121), le soldat Schweik (p 137) ou la nouvelle bête du Gévaudan, rebaptisée Trabant (p 144), voire la première gorgée de bière de Delerm (p 145), les amours d’une blonde de Forman (p 149), Cyrano de Bergerac (p 223) ou Asterix (p 224).

J’encourage mes jeunes camarades nés deux siècles après moi à lire tes lettres et contes, qui leur montreront que la Margeride n’a pas enfanté que la Bête-te-te du Gévaudan, dan, dan mais aussi des polytechniciens dont le Major de la 1819 qui se passionnera pour la géologie de la Bohême, ses fossiles et ses trilobites (rien à voir avec le trio de l’opéra éponyme de Puccini) et en décrira le Système silurien en pas moins de 8.000 pages, après avoir construit un pont sur la Loire avec le Saint-Simonien Paulin Talabot (X 1819 aussi) puis été le précepteur puis l’exécuteur testamentaire du duc de Bordeaux, alias comte de Chambord, alias Henri V, fils miraculeux de l’extravagante duchesse de Berry et petit-fils de Charles X, exilé en 1830 au profit de Louis Philippe l’usurpateur, lui-même remplacé en 1848 par une brève République que j’ai eu l’honneur de diriger quelques jours.

Je suis convaincu que les progrès des études généalogiques permettront bientôt, avec l’appui des tests ADN, du genre My Heritage ou 23andme, de vérifier si Barbora Nérudova était pour toi plus qu’une simple gouvernante et si son fils Jan aurait pu t’appeler papa et non tonton…

François Arago (X 1803) pcc H Lévy-Lambert (X 1953), vice-président de la Sabix

Réponse de Joachim Barrande

Cher ami,

Je viens de lire avec plaisir ton texte, j’ai envie de le commenter mais je me trouve bien embarrassé pour le faire. Dois-je prendre la plume d’oie de Joachim, ou l’ordinateur de Christian ? Dois-je répondre à Arago, un Arago d’ailleurs véritable prophète puisqu’il traite d’anachronismes des faits ou des citations qu’il n’a pas connus de son vivant, ou à Hubert qui se meut dans ce mélange de passé et de futur avec son habituelle dextérité ?

Merci donc pour ton essai, qui me semble indiquer intérêt et indulgence pour ma présentation de notre ancien : sans avoir la vision politique, souvent  lucide, d’Arago, ni son aura scientifique incomparable, Barrande mérite bien quelques pages.

Je pourrais en dire autant de Neruda. Et prenant délibérément l’identité barrandienne, je peux te faire ici une confidence : moi aussi, j’aimerais savoir si je suis son père.

Bien à toi, et excellente année malgré les difficultés de notre époque. Mais Arago et Barrande en ont vécu des bien plus rudes !

Joachim Barrande pcc Christian Marbach

Vers une Europe puissance, par Alain Crémieux

A paraitre dans la Jaune et la Rouge, revue des anciens élèves de Polytechnique

Dans la collection « Questionner l’Europe » dirigée par Bruno Péquignot, qui accueille depuis 2017 des ouvrages qui contribuent aux débats sur les questions européennes, Alain Crémieux, X 55, ingénieur général de l’Armement, examine dans un essai très incisif et documenté, les raisons de l’absence d’une véritable politique de défense commune au niveau de l’Europe et propose une piste pour tenter de remédier à cette fort fâcheuse carence.

Alors que l’Europe a réussi à se doter de nombre de politiques communes, Alain se désole de constater qu’il n’en est pas de même de la défense, malgré l’instauration par le traité de Maastricht (1992) d’une Politique Etrangère et de Sécurité commune (PESC). Il déplore qu’une trentaine de pays, répartis sur 10 millions de km2, regroupant de l’ordre de 500 millions d’habitants (avant le Brexit), avec un PIB représentant près de 20 % du PIB mondial, font un effort militaire global important mais dispersé et seraient incapables de résister à une attaque majeure sans l’aide et le soutien des Etats-Unis, alors que l’OTAN est une organisation dont notre président Macron a regretté l’état de mort cérébrale et dont on ne sait pas si le président Joe Biden considérera l’article 5 comme plus contraignant que son prédécesseur Donald Trump.

Après une analyse des solutions possibles pour remédier à froid à cette situation, Alain propose de créer un Etat confédéral disposant d’une nouvelle constitution. Il serait intéressant de savoir ce qu’en aurait pensé notre ancien Président Valéry Giscard d’Estaing (X 44), hélas disparu récemment, dont les travaux dans le cadre de la Convention sur l’avenir de l’Europe ont abouti à l’échec que l’on sait. Mais, nous sommes vingt ans après et Guillaume d’Orange n’a-t-il pas dit qu’il n’est pas nécessaire de réussir pour persévérer ?

Après l’X et Sup’Aéro, Alain a exercé différentes fonctions à la Délégation Générale pour l’Armement et au ministère de l’Industrie. Il a été attaché d’armement auprès des ambassades de France à Londres et à Washington, conseiller du représentant de la France à l’OTAN et directeur du Centre des Hautes Etudes de l’Armement.

Il a écrit de nombreux livres dont L’éthique des armes (2006), Mémoires d’un technocrate (2009), Les armements du prochain siècle (2010)Quand les Ricains repartiront (2016), Germania (2017), La guerre nucléaire à pile ou face (2019), sans oublier H (2014), qui raconte les affres d’un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins, qui a peut-être inspiré Antonin Baudry (X 94) pour son film Le chant du loup en 2019 ?

Hubert Lévy-Lambert (53)

L’Harmattan, 2020, 149 p

IVAN CHERET X 44, l’immortel père des agences de bassin

A paraitre dans la Jaune et la Rouge, revue des anciens élèves de l’X

Né en 1924 d’un père russe naturalisé français en 1932, Ivan Chéret est reçu dans la promo 44. Celle-ci n’entre à l’X qu’à l’automne 45 du fait de la guerre, ce qui lui évite d’avoir un numéro bis car la loi du 3 avril 1941, heureusement abrogée à la Libération, exigeait, comme condition d’accès à la fonction publique, non seulement de ne pas être juif, mais aussi d’être français à titre originaire, c’est-à-dire être né français et de père français.

Sorti de l’X dans les PC Colo, Ivan est affecté au ministère de la France d’Outre-mer. Après un stage de 6 mois au « US Bureau of Reclamation » à Denver, il est affecté à la Mission d’aménagement du fleuve Sénégal (1950-1953). Il est ensuite nommé chef de l’arrondissement hydraulique à Bamako (1953-1954) puis adjoint au chef du Service hydraulique de l’AOF (1954-1958). En 1959, à la suite de la décolonisation, il réintègre la métropole, laissant derrière lui ce qu’il est difficile de qualifier de « crime contre l’humanité ».

Une nouvelle vie commence pour Ivan qui est nommé rapporteur général de la Commission de l’eau créée en 1959 au Commissariat au Plan. Pour être plus opérationnel, il suscite la création d’un Secrétariat permanent pour l’étude des problèmes de l’eau (SPEPE). Je l’y retrouve en 1962 comme rapporteur pour les problèmes économiques et financiers.

Spécialiste reconnu dans le domaine des ressources en eau, en France et à l’étranger, on lui doit la création des agences de bassin par une loi de 1964, bien avant que les mots « écologie » ou « environnement » deviennent la bouteille à l’encre. Il n’y avait d’ailleurs pas de ministère de l’environnement à l’époque mais Ivan avait besoin de sa courtoisie légendaire et de son sens de la négociation pour faire la synthèse entre les idées des représentants des six ministères membres du SPEPE, qui défendaient chacun son bout de gras et ne voyaient pas l’intérêt de créer des agences qui risquaient de leur porter ombrage : agriculture, industrie, équipement, santé, intérieur et, bien sûr, finances !

Organismes d’un genre inédit, les agences de bassin s’inspirent un peu de la Tennessee Valley Authority (TVA) créée après la crise de 1929 et de l’Emschergenossenschaft qui s’occupe d’un petit bassin de la Ruhr mais elles couvrent tout l’hexagone. Elles sont chargées d’établir une politique de l’eau à l’échelle des grands bassins (Seine, Loire, Garonne, Rhône, Est et Nord). Elles doivent à la fois veiller à ce qu’il y ait assez d’eau en été (étiage) et pas trop en hiver (crues) et que la qualité de l’eau soit préservée. Elles constituent un premier exemple d’internalisation d’effets externes selon le principe dit « pollueur-payeur » ou « consommateur-payeur », par la création de redevances dues par tous ceux,agriculteurs, industriels, collectivités locales qui, selon la loi de 1964, « ont rendu son action nécessaire ou utile ou  y trouvent leur intérêt ».

Sa tâche essentielle étant terminée, Ivan quitte provisoirement l’eau pour devenir directeur du Gaz, de l’Electricité et du Charbon au ministère de l’Industrie (1970-73), puis président de la SITA (1974-83), avant de revenir à ses premières amours comme directeur de l’Eau à la Lyonnaise des Eaux (1983-89). Après sa retraite, il reste président du Centre d’Etude et de Formation International à la Gestion des Ressources en Eau (Cefigre) puis vice-président puis président d’honneur de l’Office International de l’Eau (OIEau).

Ivan a écrit un livre de vulgarisation sur les problèmes de l’eau : L’eau (collection Société, Seuil, 1967) et a participé à un ouvrage collectif : Eau (Robert Laffont, 2004). Il a donné une longue interview en 2006 : Entretien avec Gabrielle Bouleau

Ivan laisse derrière lui son épouse Irène qui lui a donné deux filles et un fils. Ils ont 8 petits-enfants et 4 arrière-petits-enfants. Il était chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre du Mérite.

Hubert Lévy-Lambert (X53)

Contribuez à la campagne de la Fondation de l’X !

POURQUOI DONNER A LA FONDATION DE L’X ?

Chers camarades,

La Fondation de l’X m’a demandé quelques mots pour inciter les polytechniciens à donner de l’argent à leur fondation. Voici ce que j’ai dit en substance sur une vidéo qui sera bientôt mise en ligne par la Fondation.

Je ne suis pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Mon père est mort pour la France en 1944, laissant ma mère seule avec 6 enfants de 2 à 17 ans.

Pupille de la Nation, Boursier puis taupin, polytechnicien et mineur, j’ai bénéficié de ce que la France offre à ses enfants méritants et je considère de mon devoir de renvoyer l’ascenseur. C’est pour moi une obligation morale doublée d’un grand plaisir. C’est aussi une nécessité absolue  car les finances publiques sont exsangues.

Je suis donc donateur de la Fondation de l’X depuis sa création en 1987 par Bernard Esambert (X 54) tant à titre personnel (Poincaré Or) qu’à titre collectif, avec une bourse créée en 1994 avec X Israël pour un jeune israélien et une bourse créée en 2006 avec ma promo pour une jeune d’Europe de l’Est sans parler d’initiatives personnelles comme la monument aux morts ou le musée de l’X.

Accompagnant mon épouse au 50ème anniversaire de sa promo à Vassar (NY) en 2006, j’ai été frappé par l’enthousiasme des alumni pour financer leur alma mater, grâce à l’organisation de réunions annuelles sur le campus pour toutes les promos fêtant un multiple de 5.

Lors d’une réunion de collecte chez Olivier Mitterrand (X 62) en 2012, j’ai fait part de mon expérience à Véronique Giacomoni et j’ai été encouragé à organiser une telle réunion en 2013 pour célébrer toutes les promos en 3. Le grand magnan était né. Après 3 années réussies, il est hélas aujourd’hui en état de mort cérébrale après avoir été détourné de son ambition initiale.

Il faudrait en reprendre l’idée qui était de montrer aux anciens lors d’une journée ou d’un week-end dédié, ce que devient leur école et ce qui est fait avec leur argent. Il y a du pain sur la planche. Sans parler des fondations des universités américaines, dont 100 M$/an levés par la petite université Vassar de mon épouse, HEC nous montre l’exemple avec un objectif de 200 M€ sur la période 2019-24, dont 88 M€ déjà levés en 2 ans…

A vos carnets de chèques !

Gérard Worms (X 1955) 1936-2020

 

Notice dont un résumé doit paraitre dans la Jaune et la Rouge, revue des anciens élèves de l’Ecole polytechnique.

Gérard Worms est né le 1er août 1936 à Paris. Son père André Worms, représentant en ganterie et sa mère Thérèse Dreyfus viennent d’anciennes familles juives de Lorraine et de Belfort. 

Après avoir passé une partie de la guerre caché dans le Vercors, Gérard fait de brillantes études au lycée Carnot, marquées par un prix de la Fondation des bourses Zellidja et un premier prix de thème latin et un accessit de version latine au concours général. Après avoir envisagé la khâgne, il entre en taupe au lycée Saint Louis.

Il est reçu à l’ENS et à l’X mais choisit l’X dont il sort troisième dans le corps des mines. Après son service militaire et l’Ecole des mines, sa première affectation en 1960 est l’OCRS (Organisation commune des régions sahariennes) où j’étais depuis 1958 et il commence sa carrière sur un tabouret dans un coin de mon bureau ! Située au 21 rue la Boétie, l’OCRS était un organisme sui generis créé par le général de Gaulle pour tenter de maintenir dans le giron de la République ce qu’on appelait alors départements des Oasis et de la Saoura, malgré l’indépendance à venir de l’Algérie, en y associant des pays riverains (Mauritanie, Tchad, Niger). On sait ce qu’il en advint ! Deux ans après, les accords d’Evian marquent la fin de l’OCRS mais Gérard suit son patron Olivier Guichard qui vient d’être chargé de créer la Datar (délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale), assisté de Jérôme Monod, qui deviendra DG de la Lyonnaise des Eaux. Il le suit encore en 1967 quand il est nommé ministre de l’Industrie – il y avait alors un vrai ministère de l’industrie ! – puis en 1968 ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire. On ne discutait pas alors de l’ardente obligation d’avoir un Plan !

Après le référendum de 1969 et le départ du général de Gaulle, Gérard ne suit pas Guichard qui, devenu ministre de l’Education nationale, crée l’IUT de Compiègne, dont Gérard deviendra président. Il entre au cabinet de Jacques Chaban-Delmas, premier ministre de Georges Pompidou, chantre de la Nouvelle société. Il y travaille sous la direction de Simon Nora sur les dossiers industriels, en étroite liaison avec Lionel Stoleru (X 56, aux Finances), Jean-Paul Parayre (X 57, à l’Industrie) et Bernard Esambert (X 54, à l’Elysée) qui explique dans Pompidou, capitaine d’industrie (Odile Jacob, 1994) que ce quatuor sera baptisé par tous, y compris les médias, les Mousquetaires de l’industrialisation !

Gérard accepte ensuite la proposition que lui fait Simon Nora d’être DGA de Hachette. Il en devient DG en 1975 puis administrateur en 1978. Après en avoir restructuré la division « Presse », il est appelé par Jean Gandois (X 49) en 1980 pour devenir DG de Rhône-Poulenc, qui sera nationalisé en 1982. En 1983, Jean Peyrelevade (X 58), DG de la Compagnie financière de Suez, l’embauche comme DGA. Il devient DG en 1986 au départ de Peyrelevade puis président en 1990 à la mort de Renaud de la Génière. Mais ce n’est pas un poste de tout repos et il est mis en minorité en 1995 par son conseil d’administration. C’est son dauphin Gérard Mestrallet (X 68) qui lui succède et finalise les négociations avec Jérôme Monod pour prendre le contrôle de la Lyonnaise des Eaux, renommée Suez Environnement puis Suez tout court – qui défraye actuellement la chronique avec le projet de prise de contrôle par Véolia, anciennement Générale des Eaux. Gérard entre alors à la banque Rothschild et Cie, créée par David de Rothschild en 1983, comme président du conseil des commanditaires puis associé-gérant en 1999 et senior advisor en 2006.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Gérard a eu, tout au long de sa vie, de nombreuses autres activités d’intérêt général pour lesquelles il était beaucoup sollicité. Leur diversité reflète ses engagements et intérêts : vice-président du Syndicat national de l’édition ; président de l’ANRT (association nationale de la recherche technique) ; de la société d’économie politique ;  du Siècle ; de COE-Rexecode ; de l’IUT de Compiègne ; de l’Association Coup de Pouce ; des amis de l’Université Ben Gourion de Beer-Sheva ; de la chaine Histoire… Mais sa plus importante activité, qui concilie toutes ses expériences, est sans aucun doute la présidence de la section française de la Chambre de commerce internationale, puis de la Chambre de commerce internationale elle-même, qui l’amène à participer aux plus grands sommets internationaux.

Gérard a également enseigné l’économie à HEC, à la faculté des lettres et de sciences humaines de Paris et à l’X. Il n’a publié que ses cours à HEC, qu’il qualifiait ironiquement d’alimentaires (Méthodes modernes de l’économie appliquée, Dunod, 1965). Ses cours à l’X sont disponibles à la bibliothèque mais n’ont jamais été publiés (Economie de l’entreprise, 1974 à 1980).

Il a écrit de nombreux articles dans de nombreux domaines, sans que son activité débordante lui permette de publier d’autres livres. Il a rédigé ses mémoires à l’intention de sa famille.

Grand mélomane, Gérard avait épousé en octobre 1960 Michèle Rousseau, musicienne, fondatrice en 1984 de la Lettre du musicien (https://www.lalettredumusicien.fr/). La musique a marqué toute leur vie, et ils organisaient de nombreuses soirées musicales.

Ils ont eu 2 enfants : Frédéric, normalien et agrégé de philosophie, actuellement directeur adjoint de l’ENS, et Anne-Cécile, Sciences Po Paris, serial entrepreneure, actuellement fondatrice et présidente des entreprises innovantes Art2M et ArtJaws (linkedin.com/in/anne-cécile-w-8bbb0097).

Tous ceux qui ont rencontré Gérard ont été frappés par l’empathie qu’il montrait en toute occasion. Michel Villaneau (X 55) écrit que « tous ses camarades de promo ont gardé de Gérard le souvenir d’un esprit brillant et d’une grande courtoisie. Tous ceux qui l’ont connu ont apprécié ses qualités de coeur et d’esprit». André Lévy-Lang (X 56), ancien président de Paribas, écrit : « … j’ai toujours été admiratif de sa qualité de jugement et de sa finesse mais aussi de sa grande bienveillance, une qualité rare ». Sa fille Anne-Cécile parle de son « aptitude au bonheur ». Son fils Frédéric parle de sa « relation avec l’autre », une conception de la vie quasi-philosophique. Son ami Jean-François Bensahel, président de l’ULIF, parle de la « simplicité des grands ». Lors de sa nomination à la présidence de Suez en 1991, Jean de Belot écrivait dans les Echos : « le seul mal qu’on puisse dire de Gérard Worms, le président de Suez, est de ne pouvoir en dire que du bien. Beaucoup. Presque trop. Ce qui, dans le monde des affaires, peut paraitre suspect. Un peu comme si cette intelligence incontestée, mais toujours simple, était au service d’un caractère par trop consensuel. Un trait que l’intéressé ne conteste pas. Mais qui, loin s’en faut, ne résume pas l’homme. La convivialité n’interdit pas le sens de la décision ; la modération n’exclut pas la fermeté… (https://www.lesechos.fr/1991/06/gerard-worms-une-fermete-souriante-949322).

Pour la petite histoire, lorsque j’ai demandé l’agrément de l’AX pour X Sursaut en 2005, j’avais été convoqué à une séance spéciale du conseil de l’AX dont plusieurs membres se demandaient s’il était bien conforme à l’objet de l’AX d’intervenir sur le terrain de la politique économique. J’avais obtenu l’agrément après un débat plutôt houleux, appuyé par Gérard Worms qui avait bien voulu m’accompagner, ainsi que Jean Peyrelevade.

Gérard était commandeur de la Légion d’honneur, décoré de l’ordre national du Mérite et du Mérite maritime. Il est mort, hélas, juste avant ses 60 ans de mariage. Ah, comme le chantait sa petite-fille Manon, reprenant l’un des airs qu’il avait si souvent fredonnés dans tous les contextes, y compris professionnels, mais cette fois lors de son propre enterrement au cimetière de Pantin : « Si l’on pouvait arrêter les aiguilles… ».

Hubert Lévy-Lambert (X 53), président d’honneur de X Sursaut