La guerre qui ne peut pas avoir lieu

Un livre de Jean-Pierre Dupuy (X 60) [i]

A paraitre sous forme abrégée dans la Jaune et la Rouge

J’ai déjeuné récemment chez Jean-Pierre Dupuy. Outre un repas gastronomique préparé par son fils Jean-Baptiste, Jean-Pierre m’a dédicacé ce livre. Lui ayant demandé s’il avait fait l’objet d’une recension dans la Jaune et la Rouge, il m’a répondu : « Depuis mon premier livre, Les choix économiques dans l’entreprise et dans l’administration, écrit avec toi en 1973, jusqu’à La catastrophe ou la vie, pensées par temps de pandémie, qui vient de paraitre ( mon blog du 18 mars), aucun de mes quelques 30 ouvrages n’a été recensé par cette noble revue ». Interrogé sur la question, Charles-Henri Pin, le digne responsable de cette rubrique, m’a répondu : « Pour avoir une recension de son livre, un X n’a qu’à en envoyer un exemplaire à la rédaction. Sauf pour des personnalités connues, nous ne sommes pas informés de la sortie de livres écrits par des X. La recension est un court texte de 1 500 signes espaces comprises écrit (et signé) par un X autre que l’auteur.». Voilà qui est fait, cher Charles-Henri, peut-être avec quelques signes de trop, mais permets-moi de regretter que le Forum du livre polytechnicien, que j’avais créé en 2013 dans le cadre du magnan décennal, pour permettre précisément à tous les auteurs X de se faire connaitre, ait sombré corps et biens au bout de quelques années en même temps que le magnan décennal devenu grand magnan puis quasiment abandonné.

***

Consacré à la guerre nucléaire, sous-titré « essai de métaphysique nucléaire », ce petit livre commence par une citation du regretté Donald Trump, écrite en 1990 dans Playboy (sic) : « J’ai toujours beaucoup réfléchi à la question de la guerre nucléaire… C’est la catastrophe ultime, extrême, le monde n’a pas de défi plus important à relever, et pourtant personne n’analyse les mécanismes qui y mènent… ».

Dans une longue introduction, JPD nous explique que le monde est, dans une Horloge de l’Apocalypse de 24 heures, à une minute de minuit et que (presque) tout le monde s’en fiche. Il s’en prend notamment à Trump qui avait menacé en 2017 Kim Jong Un de détruire la Corée du Nord avant d’être le premier président américain à le rencontrer en tête-à-tête. Cette rencontre n’a certes pas eu de résultat concret mais Trump est depuis des années le seul président US qui n’a pas déclenché de guerre pendant son mandat !

Dans une deuxième partie, JPD définit le concept de dissuasion, résumé dans l’acronyme MAD (Mutual Assured Destruction) et tente de démontrer que la catastrophe est inévitable mais qu’elle peut ne pas se produire ! Il explique que la menace de représailles n’est pas crédible, que les intervenants soient rationnels ou simulateurs, voire fous, en distinguant dissuasion et préemption, première frappe et riposte, armes tactiques et stratégiques, dissuasion équilibrée ou du faible au fort, avec l’exemple de la force de frappe française.

En conclusion, si la dissuasion a marché et peut encore marcher, c’est du fait de l’indétermination de l’avenir. JPD a défendu cette thèse dans Pour un catastrophisme éclairé (2002) à propos de nombreuses autres catastrophes qui pèsent sur l’humanité, comme le changement climatique, la perte de la biodiversité ou les accidents industriels. Il est excusable de ne pas avoir parlé de pandémie, près de 20 ans avant la Covid 19 mais on aurait aimé qu’il mentionne la mère de toutes les catastrophes qui menacent l’espèce humaine et qui fait l’objet d’un déni général : son explosion démographique incontrôlée !

Dans la troisième partie, intitulée « théorie pure de MAD », JPD résume plus de 10.000 pages consacrées à la pensée stratégique sur l’arme nucléaire et son acmé dans le concept de MAD. Ce diable d’homme est capable d’avoir vraiment tout lu mais on regrette qu’il n’ait pas inséré à la fin de son livre une bibliographie résumée. Il semble qu’il se soit surtout appuyé, enseignant à Stanford oblige, sur des auteurs d’Outre-Atlantique et notamment de la Rand Corporation, berceau de la théorie du choix rationnel et de la théorie des jeux. C’est ainsi qu’on n’y trouve nulle référence à Le Grand Débat, best-seller dans lequel Raymond Aron faisait déjà le tour de la question en 1963,juste après la crise des missiles de Cuba [ii]. Quoi qu’il en soit, il conclut que l’absence de guerre nucléaire depuis Hiroshima ne prouve pas que la dissuasion est effective.

La dernière partie est consacrée à une critique externe de la théorie pure de MAD. En s’appuyant sur l’actualité, l’histoire, l’anthropologie, la théologie, la théorie littéraire, la philosophie et la métaphysique, JPD montre qu’à son avis, il est possible de donner des fondements rationnels à l’efficacité de la dissuasion nucléaire et qu’il nous resterait peu de temps avant que l’inévitable se produise.

Une annexe théorique développe l’application de la théorie des jeux à la dissuasion nucléaire. On y voit surtout des jeux à deux, plus appropriés au temps de la Guerre froide qu’à notre période d’intervenants multiples [iii] . On attend un nouvel opus expliquant ce qui se passe lorsque la bombe est détenue aussi par des pays comme la Corée du Nord et peut-être bientôt l’Iran, si Biden revient inconditionnellement dans le JCPOA, voire par des organisations terroristes comme Al Qaida ou Daech, dont tous les dirigeants ne connaissent pas forcément la théorie des jeux !

Ceux qui veulent en savoir plus sur ce livre peuvent regarder l’interview de JPD faite par Joëlle Véran en mai 2019 sur youtube.

Hubert Lévy-Lambert (X 53), fondateur de X Démographie


[i] Desclée de Brouwer, 2019, 230 p. 17,90 €.

[ii]Le Grand Débat, Initiation à la stratégie atomique, Calmann-Lévy, 1963, 304 p.

[iii] Sur ce point, JPD écrit : « le système de la dissuasion à deux acteurs est le plus difficile à analyser, si l’on a en tête comme moi de distinguer entre les deux formes de rationalité que j’oppose, celle qui tient l’avenir pour ouvert et celle qui le tient pour fermé. Dans ce dernier cas, on comprend la seconde critique portée traditionnellement à la dissuasion : si elle réussit, elle échoue. Donc elle ne peut réussir. Ce qu’on appelle le caractère auto-invalidant d’une dissuasion réussie. Si elle réussit, la guerre nucléaire n’a pas lieu, elle se révèle « donc » comme impossible et la dissuasion se révèle inutile. A n acteurs, a fortiori si n tend vers l’infini, les choses sont bien sûr plus difficiles en pratique, mais paradoxalement plus faciles conceptuellement. »

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1 commentaire

  1. Mar 04/05/2021 14:52
    Bonjour Hubert,
    Livre très intéressant et très bien écrit. Comme tu le sais j’ai été un soldat de la dissuasion dans mes jeunes années et cet ouvrage intéressera les sachants sans être inaccessible pour les amateurs dont ce n’est pas le métier.
    Amitiés
    Marwan Lahoud

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