J accuse …

J’accuse, film de Roman Polanski

Ayant écrit un article sur les X et l’Affaire Dreyfus dans la J et la R de janvier 1995, j’ai proposé à la rédaction de faire une recension du film de Roman Polanski sur cette Affaire (Gaumont, 2019, 2 h 12). J’ai cru bon de reprendre l’Affaire sur le plan chronologique et de faire apparaître le rôle qu‘y ont joué des polytechniciens.

Mais le rédacteur en chef m’écrit : « nous ne sommes pas sur la même  longueur d’onde. J’attendais une recension du film, et tu m’envoies un pensum (fort intéressant au demeurant) sur l’affaire Dreyfus, le film n’étant évoqué que tout à fait in fine, et de manière très succincte. Je pense qu’il faut surtout parler du film, et fortement réduire le rappel de l’affaire, supposée bien connue. « 

Ma réponse est que je ne pense pas intéressant de raconter la rivalité entre Picquart et Henry, la syphilis de Sandherr, la décrépitude des bâtiments de la section de statistique ou les relations amoureuses de Picquart. Polanski le fait très bien et je ne veux pas gâcher le plaisir des lecteurs qui iront voir le film. 

Je vous laisse juge

Dreyfus est né en 1859 à Mulhouse. Il est reçu à l’X 182ème sur 236 en 1878. Il en sort 128ème  et choisit l’artillerie. Très bien noté, il est nommé capitaine en 1889 et entre en 1890 à  l’École de guerre, dont il sort 9ème sur 81 avec la mention très bien. Il est alors affecté à l’état-major.

En septembre 1894, le service de renseignements (dit « section de statistiques »), dirigé par le lt-colonel Sandherr, intercepte un « bordereau » faisant état de l’envoi de documents secrets à l’attaché militaire allemand von Schwartzkoppen. Une brève enquête menée par le commandant du Paty de Clam aboutit à l’arrestation de Dreyfus.

Après une instruction bâclée, Dreyfus est déféré le 19 décembre 1894 au Conseil de guerre qui décide de le juger à huis clos. La seule pièce à conviction est le « bordereau ». Suivant des raisonnements tortueux, Bertillon, inventeur de l’anthropométrie, qui se pique de graphologie, y reconnaît la main de Dreyfus. Malgré ses dénégations, l’absence de preuves et l’absence de mobiles, Dreyfus est condamné à l’unanimité le 22 décembre 1894 à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée. Il est dégradé le 5 janvier 1895 dans la grande cour de l’École militaire puis déporté à l’île du Diable, au large de la Guyane. On apprendra plus tard que la conviction des juges a été obtenue grâce à un dossier secret non communiqué à la défense, produit par le général Mercier (52), ministre de la Guerre.

En mars 1896, le service de renseignements français intercepte un télégramme (alors appelé « petit bleu« ), adressé par l’attaché militaire allemand au commandant Esterhazy. Après une enquête approfondie, le colonel Picquart, successeur de Sandherr, acquiert en septembre la conviction que le bordereau qui a fait condamner Dreyfus est de la main d’Esterhazy.

Immédiatement informés, les généraux Gonse, sous-chef d’état-major et de Boisdeffre, chef d’état-major, demandent à Picquart, pour ne pas porter atteinte au moral de l’armée, de ne pas divulguer sa découverte. Ils le font muter dans l’Est de la France puis en Tunisie. Après s’en être ouvert au général Nismes (54) qui lui conseille de « faire le mort », Picquart, dont l’honneur est attaqué et qui craint pour sa vie, se confie sous le sceau du secret en juin 1897 à un avocat de ses amis, Me Leblois qui en informe le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, lequel en parle en octobre au nouveau président de la République Félix Faure, au président du Conseil Méline, au garde des Sceaux Darlan et au ministre de la Guerre, le général Billot. Aucun n’accepte d’intervenir.

Animé par le frère du condamné, Mathieu, le « frère admirable » et par un jeune écrivain libertaire, Bernard Lazare, le « premier qui s’est levé« , un mouvement d’opinion commence toutefois à se dessiner en faveur de la révision du procès Dreyfus. A sa tête se trouvent des hommes politiques comme Léon Blum, Clemenceau, rédacteur en chef de l’Aurore, Guyot, directeur du Siècle, Jaurès, Pressensé, le député Reinach ou le sénateur Trarieux, ancien garde des Sceaux et surtout des « intellectuels » comme Victor Basch, Duclaux, directeur de l’Institut Pasteur, Anatole France, Grimaux, professeur à l’X, Herr, bibliothécaire et  » gourou  » de Normale, Lévy-Bruhl, Octave Mirbeau, Gabriel Monod, le chartiste Viollet, Péguy, Prévost (82) et Emile Zola. Cela n’empêche pas Esterhazy d’être acquitté à l’unanimité le 11 janvier 1898 par le Conseil de guerre.

Pour forcer la Justice à rouvrir le dossier, Emile Zola publie alors sur la première page de l’Aurore du 13 janvier une lettre ouverte à Félix Faure. Cet article, intitulé « J’accuse…! », lui vaut d’être condamné par les Assises de Paris puis, après cassation, par les Assises de Versailles, à un an de prison pour diffamation. Il s’enfuit en Angleterre pour éviter la prison. Mais le procès a un immense retentissement en France et à l’étranger.

Pour faire bonne mesure, Picquart est également condamné à la prison ferme et chassé de l’armée pour avoir divulgué des informations sur la culpabilité d’Esterhazy, considérées comme « documents secrets intéressant la Défense nationale« .

Après le procès, viennent les vengeances. C’est ainsi que Grimaux, professeur de chimie à l’X, est mis en disponibilité pour avoir témoigné au procès Zola ou que le lieutenant  Chaplin (87) est mis en non-activité pour avoir écrit une lettre de félicitations à Zola. C’est dans ce contexte qu’est fondée la Ligue des droits de l’homme par Trarieux, Guyot, Reinach et Scheurer-Kestner.

Le 7 juillet 1898, Godefroy Cavaignac (72), nouveau ministre de la Guerre, farouchement opposé à la révision, lit à la Chambre des députés une lettre de l’attaché militaire italien Panizzardi à son homologue allemand von Schwartzkoppen, censée établir la culpabilité de Dreyfus. Mais le commandant Cuignet découvre peu après que ce document est un faux grossier. Le commandant Henry reconnaît en être l’auteur et se suicide le 31 août 1898, cependant que le général de Boisdeffre démissionne.

Brisson, qui a succédé en juin à l’antidreyfusard Méline, accepte alors de transmettre a la Cour de cassation la requête en révision du procès Dreyfus, établie par Lucie Dreyfus assistée de Me Henry Mornard. Hostile envers et contre tout à la révision, Cavaignac démissionne le 3 septembre. Il est remplacé par le général Zurlinden (56) qui démissionne douze jours plus tard et est remplacé par le général Chanoine qui fera de même un mois plus tard, entraînant la chute du gouvernement Brisson qui est remplacé par Dupuy, avec Freycinet (46) ministre de la Guerre.

Pendant ce temps, les antidreyfusards ne restent pas inactifs. La Ligue de la Patrie française est fondée en décembre 1898 par François Coppée, Maurice Barrès, Ferdinand Brunetière et Jules Lemaitre, pour faire pièce à la Ligue des Droits de l’homme, cependant qu’une souscription ouverte en faveur de la famille de Henry, dite « monument Henry« , recueille un très grand succès.

Après Grimaux, un autre professeur de l’X, George Duruy, professeur d’histoire et littérature, écrit des articles « Pour la justice et pour l’armée » dans le Figaro en avril 1899. Il est aussitôt suspendu par le général Toulza (57), commandant l’École. Après une interpellation de Freycinet à la Chambre par Gouzy (52), il sera réintégré par Krantz (68), nouveau ministre de la Guerre.

Au terme de longs débats et après que la Chambre criminelle, jugée trop favorable à Dreyfus, ait été dessaisie par une loi rétroactive, le jugement de 1894 est annulé le 3 juin 1899 par la Cour de cassation, toutes chambres réunies. Dreyfus est rapatrié de l’île du Diable pour être rejugé par le Conseil de guerre de Rennes, cependant que Picquart est remis en liberté et que Zola rentre d’exil.

Contrairement à 1894, le Conseil de guerre est composé uniquement d’X, sous la présidence du colonel Jouaust (58). Les « antidreyfusards » sont venus en force témoigner à la suite du général Mercier (52), comme le général Deloye (56), directeur de l’artillerie, le général de Dionne (47), directeur de l’École de guerre ou le lieutenant-colonel Jeannel (68).

Du côté de la défense, assurée par Mes Edgard Demange et Fernand Labori, qui sera victime d’un attentat, se trouvent également de nombreux X parmi lesquels Andrade (76), professeur à la faculté des sciences de Montpellier; Bernard (82), ingénieur au corps des Mines ; le lieutenant Brunot (77), les chefs d’escadron Ducros (73), Galopin (71), Hartmann (72); l’ancien capitaine Gaston Moch (78), Henri Poincaré (73), professeur à l’X, le général (cr) Sebert (58).

Alors qu’Esterhazy, enfui à l’étranger, a reconnu être l’auteur du  » bordereau « , l’essentiel de l’accusation repose toujours sur la thèse de Bertillon qui affirme que le bordereau est une pièce auto-forgée par Dreyfus, qui aurait contrefait sa propre écriture ! Cette thèse est réfutée notamment par Bernard (82) et Poincaré (73).

Il n’y a pas d’autres preuves. Dreyfus est néanmoins déclaré coupable le 9 septembre 1899, avec des circonstances atténuantes (sic) et condamné à dix ans de détention. Toutefois, deux juges sur sept ont voté pour l’innocence de Dreyfus, dont le président Jouaust (58) et de Bréon (66).

Après le procès, encore les vengeances. Ainsi, Jouaust (58) est mis aussitôt à la retraite; Andrade (76) est blâmé et suspendu pour avoir accusé le général de Boisdeffre de faux témoignage.

Épuisé tant physiquement que moralement par quatre ans et demi de détention dans des conditions très dures, Dreyfus décide de ne pas faire appel et accepte en septembre 1899 la grâce que lui octroie le président de la République Emile Loubet, qui vient de succéder à l’anti-dreyfusard Félix Faure.

Pour tenter d’apaiser les esprits, le président du Conseil Waldeck-Rousseau, qui a succédé en juin 1899 à Dupuy, met en chantier une loi d’amnistie. Cette loi, qui n’est votée qu’en décembre 1900, renvoie dos à dos faussaires et héros, en amnistiant tous les crimes et délits liés à l’affaire Dreyfus.

Nommé à la Guerre en mai 1900, le général André (57), républicain anticlérical, procède aussitôt à une épuration de l’armée. Les généraux Delanne (62), chef d’état-major général et Jamont (50), général en chef en temps de guerre, sont relevés de leurs fonctions. André essaie à plusieurs reprises de faire réintégrer Picquart, mais les esprits sont encore trop échauffés. Il faudra l’avènement en juin 1902 du gouvernement anticlérical du « petit père Combes » pour que l’idée d’une deuxième révision soit acceptée. En 1903, après une série d’interventions de Jaurès à la Chambre, le ministre André confie une enquête préliminaire au commandant Targe (85) qui confirme que le dossier de Rennes comprenait des « témoignages suspects » et des « pièces matériellement altérées ».

Saisie par le garde des Sceaux, la Cour de cassation accepte en mars 1904, pour faits nouveaux, la révision du procès de Rennes. Son enquête durera encore deux ans et verra partisans et adversaires de Dreyfus s’affronter à nouveau vivement sur la question de l’identité du scripteur du bordereau. Painlevé, professeur à l’X, Molinier, professeur à l’École des chartes et Bernard (82) démontrent que Dreyfus n’a pas pu écrire le bordereau. Leur thèse sera réfutée par Jordan (55), professeur d’analyse à l’X.

Une commission composée de trois académiciens, Paul Appell, Jean-Gaston Darboux et Henri Poincaré (73) nommée par la Cour en avril 1905 pour départager les experts en écriture, conclut à la mise hors de cause de Dreyfus. Toute la démonstration de Bertillon est définitivement démolie. Celui-ci sera néanmoins honoré jusqu’à la fin de ses jours et même après, puisqu’une salle de la préfecture de police porte encore son nom aujourd’hui !

Une autre commission est constituée en mai 1904 par le général André à la demande de la Cour pour examiner les questions techniques du bordereau. Elle est composée de quatre généraux polytechniciens : Balaman (58), ancien président du comité technique de l’artillerie, président, Villien (63), inspecteur des fabrications de l’artillerie, Brun (67), commandant l’École de guerre et Séard (54), ancien directeur de l’École de pyrotechnie. Cette commission conclut également à la mise hors de cause de Dreyfus.

Après de nombreux rebondissements, dont la condamnation pour divulgation de documents du capitaine Fritsch (85) par un conseil d’enquête présidé par le général Joffre (69) et le procès de Dautriche, officier d’administration au service des renseignements et de plusieurs officiers supérieurs, la Cour de cassation décide le 12 juillet 1906, toutes chambres réunies, de casser le procès de Rennes sans renvoi. Dreyfus est aussitôt réintégré comme chef d’escadron dans l’armée et est décoré de la Légion d’honneur dans une cour de l’École militaire, non loin de l’endroit où il avait été dégradé onze ans auparavant.

Il prend sa retraite peu après, mais reprendra du service comme lieutenant-colonel pendant la guerre de 1914-1918. Il mourra en 1935, sans jamais s’être moralement remis d’une affaire dont il avait été le héros malgré lui et qui l’avait singulièrement dépassé. Réhabilité en même temps que Dreyfus, Picquart est nommé général en 1906. Il sera ministre de la Guerre du cabinet Clemenceau de 1906 à 1909.

L’intérêt de ce film est de montrer comment Picquart, bien qu’antisémite notoire, a tenu, au nom de l’honneur de l’Armée, à défendre Dreyfus. Ils ne se voient que 2 fois dans le film : au début, Polanski imagine qu’il explique à Dreyfus pourquoi il est le seul à l’avoir mal noté à l’Ecole de guerre. A la fin, il imagine qu’il éconduit Dreyfus venu lui demander un avancement rétroactif.

Picquart est excellemment joué par Jean Dujardin. Il faut voir ce film !

Hubert Lévy-Lambert (1953)

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5 commentaires

  1. Il y a eu beaucoup de films et encore bien plus de livres sur l’Affaire.

    Polanski a eu le mérite de dire que la condamnation, au procès de Rennes, de Dreyfus « avec circonstances atténuantes » est presque plus scandaleuse que le procès de 1894. Certains films ont carrément masqué le procès de Rennes. Cette décision incompréhensible aurait été prise pour calmer les passions. Il n’est pas sûr que le but ait été atteint.

    Picquart avait été réintégré avec, rétroactivement, les avancements auxquels il aurait eu droit. Dreyfus a été réintégré, mais sans cette rétroactivité. Le film le dit bien, alors que cela m’avait échappé.

    Picquart s’était proclamé « antisémite » . L’était-il vraiment ? Si oui comment Clemenceau a-t-il pu le prendre comme Ministre ? Le film est muet là-dessus. Egalement sur la personnalité riche et intéressante de Picquart (cf Wikipédia), parlant seulement de ses problèmes sentimentaux.
    Gunther (53)

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  2. Bon travail, HLL. Qui est pour l’essentiel une reprise de celui de 1995, d’après tes dires (?).
    Il faudrait maintenant que quelque courageux s’appuie sur ta prose (en tant que source) pour mettre à jour Wikipédia… À moins que ce ne soit déjà fait…
    Cordialement. M. Goniak (1976)

    Aimé par 1 personne

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